Hier, j’ai lu avec intérêt dans La Presse une entrevue avec Jean Baubérot, auteur du livre «Une laïcité culturelle. Le Québec, avenir de la France?» Forcément avec un tel titre, et ma double identité, je me précipite.

 

Extrait :

Q Vous mettez en opposition dans votre livre la «laïcité roseau», qui serait celle du Québec, et la «laïcité chêne». Qu'entendez-vous par là?

R Une laïcité chêne, ça impressionne. On se dit: «Quelle bonne laïcité!» Et puis, la mondialisation, les défis du XXIe siècle font qu'il y a des tempêtes et que le chêne va être déraciné. Alors qu'une laïcité roseau, bien sûr qu'elle est beaucoup moins impressionnante, bien sûr qu'elle fera beaucoup moins parler d'elle, mais au bout du compte, elle sera résistante et la tempête ne l'abattra pas.

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Intéressant comme perspective non? Je ne voyais pas les choses ainsi, tant il est vrai que vivant expatriée depuis ma tendre enfance, je ne suis Fançaise que de sang et de naissance – ainsi qu’aux yeux (mais ne devrait-on dire oreilles?) de mes concitoyens (bien que j’ai passé une partie de mon enfance ici, dix ans en fait, que j’y vis depuis 20 ans, mais bon, on reste immigrant toute sa vie, je m’y fait très bien et y ai trouvé mon équilibre, mais ceci est un tout autre débat...) et que donc, ma vision de la laïcité à la française était entachée de ma propre expérience – forcément limitée.

 

Je croyais naïvement que la laïcité allait de soi puisque je n’avais fréquenté que l’école laïque française, même à l’étranger. Ça marque disons. Et ce n’est que lorsque j’ai été moi-même confrontée au choix pour mes enfants que j’ai réalisé que la laïcité était à géométrie variable. Au Québec, j’ai découvert que l’état civil n’existait pas; que le baptistère en tenait lieu, ce qui a été changé en 1994, l’année de naissance de ma grande (on a rodé le système!). Les écoles sont déconfessionalisées depuis 1999, et réorganisées en écoles françaises ou anglaises (auparavant écoles catholiques et protestantes). A peine 10 ans. L’enseignement religieux y a été maintenu jusqu’à l’an dernier – et le débat se poursuit au sujet de son remplacement par un cours d’éthique et religions, avec un ‘s’ donc, ce qui suppose l’apprentissage de celle(s) des autres.

 

A l’opposé, la séparation de l’Église et de l’État en France a été adoptée en 1905 – même si celle des écoles date de 1808. Il y a plus d’un siècle. Les débats ont été houleux et la polémique a duré longtemps, à une époque, il faut le rappeler, où la majorité de la population était pratiquante. Ma grand-mère, née en 1902, fut envoyée en Belgique car les écoles catholiques avaient été interdites en son temps. C’est dire... Et ça continue, rappelez-vous l’histoire du foulard...

 

Alors, comparer le Québec au roseau, et la France au chêne, quelque part cela me fait sourire. Surtout que le roseau a poussé sur un terrain largement déconfessionalisé depuis les années 60, nourri par un rejet massif de la chose religieuse par toute une génération – celle des baby-boomers –, tandis que le chêne a poussé très lentement dès le XIXe sur un terrain pas si fertile que ce que l’on croit aujourd’hui. Pour ceux que cela intéresse, allez lire l'article de Universalis très instructif sur le sujet.

 

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La dernière réponse dans l’entrevue est encore plus intéressante – et un poil provocative!

 

Q La France a adopté la stratégie du chêne?

R La France a officiellement adopté la stratégie du chêne. Il y a un discours de laïcité chêne. Mais elle essaie malgré tout la stratégie du roseau parce qu'elle voit bien que celle du chêne ne marche pas. Du coup, c'est une stratégie dangereuse, car on n'ose pas dire ce que l'on fait et on ne fait plus ce que l'on dit.

 

C’est pas mal vu quand même! Vous en pensez quoi? C’est drôle, j’ai comme l’impression qu’ici on a adopté le roseau, et si on dit ce que l’on fait, en secret, chacun rêve de planter un chêne et de faire ce que personne n’ose dire...