la_couleur_des_sentiments_193x300Une fois qu’on ouvre la première page, impossible de laisser ce livre au titre français tellement plus intéressant pour une fois, que le titre original The Help.

Jackson, Mississipi, 1962, il fait chaud, humide et les lois ségrégationnistes semblent indélogeables. Les trois personnages principaux, Aibileen, Minny, deux domestiques noires, et Skeeter, une jeune fille blanche, nous racontent, chacune son tour, chacune dans son style, leur vie; et quand leurs chemins se croisent, l’histoire devient passionnante! Alors plutôt que d’essayer de vous en dire plus, je préfère leur laisser la parole. Extraits choisis (au tout début du livre, comme cela, je ne vous gâche pas le plaisir de la découverte):

Minny, la « rebelle»

«Pose tes fesses Minny, que je t’explique les règles qu’on doit respecter pour travailler chez une patronne blanche.» J’avais quatorze ans le jour même. Je me suis assise devant la petite table dans la cuisine de ma mère en jetant des regards en coin vers le gâteau au caramel qui refroidissait sur une étagère avant de recevoir son glaçage. Le jour de mon anniversaire je pouvais manger autant que je voulais. C’était le seul de l’année.

Bientôt je quitterais l’école et je commencerais à travailler pour de bon. (…/...) Maman m’a prise par les épaules et m’a fait tourner sur ma chaise pour que je la regarde elle et pas le gâteau. Maman, c’était une dure. Elle avait des principes. Elle s’en laissait pas conter par personne. Elle m’a claqué les doigts à la figure si près que ça m’a fait loucher.

« Règle numéro un pour travailler chez une Blanche, Minny : c’est pas tes affaires. T’as pas à mettre ton nez dans les problèmes de la patronne, ni à pleurnicher sur les tiens – t’as pas de quoi payer la note d’électricité? T’as mal aux pieds? Rappelle-toi une chose : ces Blancs sont pas tes amis. Ils veulent pas entendre parler. Et le jour où Miss Lady Blanche attrape son mari avec la voisine tu t’en mêles pas, compris?»

«Règle numéro deux : cette patronne blanche doit jamais te trouver assise sur ses toilettes. Ça m’est égal si t’as tellement envie que ça te sort par les tresses. Si elle n’en a pas pour les bonnes, tu trouves un moment où elle n’est pas là.

«Règle numéro trois : Elle me remet le menton de face parce que je me suis encore laissée attirée par le gâteau. «Règle numéro trois donc : quand tu cuisines pour des Blancs, tu prends une cuillère rien que pour goûter. Si tu mets cette cuillère dans ta bouche et qu’après tu la remets dans la marmite et qu’on te voit, c’est tout bon à jeter.

«Règle numéro quatre : sers-toi tous les jours du même verre, de la même fourchette, de la même assiette. Tu les ranges à part et tu dis à cette Blanche qu’à partir de maintenant ça sera tes couverts.

«Règle numéro cinq : tu manges à la cuisine.

«Règle numéro six : tu frappes pas ses enfants. Les Blancs aiment faire ça eux-mêmes.

«Règle numéro sept : c’est la dernière Minny. Tu écoutes ce que je te dis? Pas d’impertinence

 

Skeeter la courageuse

«La première fois qu’on m’a dit que j’étais laide, j’avais treize ans. C’était un ami de mon frère Carlton, un fils de riches venus s’exercer au tir sur la propriété.

«Pourquoi pleures-tu petite?»,  m’a demandé Constantine dans la cuisine (Constantine était sa bonne). Je lui répétai ce que le garçon venait de me dire, le visage ruisselant de larmes.

«Eh bien, tu l’es ou tu ne l’es pas?»

Je cessai de pleurer pour la regarder en clignant des yeux. «Je suis quoi?»

«Bon approche Eugenia.» Constantine était la seule à m’appeler de temps en temps comme le voulait ma mère. «La laideur, on l’a en dedans. Être laid, ça veut dire être méchant et faire du mal aux autres. Alors, t’es comme ça toi?»

«Je ne sais pas… Je ne crois pas», sanglotai-je.

Constantine s’assit à côté de moi à la table de la cuisine. J’entendis craquer ses articulations enflammées. Je sentis son pouce s’enfoncer dans la paume de ma main, ce qui, nous le savions elle et moi, signifiait, Écoute, Écoute-moi bien.

«Chaque jour de ta vie, jusqu’à ce que tu sois morte et enterrée, tu devras te poser cette question et y répondre. » Constantine était si près que je voyais la noirceur de ses gencives. «Tu devras te demander, est-ce que je vais croire ce que ces crétins diront de moi aujourd’hui? »

Son pouce continuait à presser ma paume. Je hochai la tête pour dire que je comprenais. J’étais juste assez intelligente pour me rendre compte qu’elle parlait des Blancs. Et même si je me sentais très malheureuse et si je savais que j’étais très probablement laide, c’était la première fois qu’elle s’adressait à moi autrement qu’à la petite Blanche, fille de ma mère. On me disait depuis toujours ce que je devais penser à propose de politique, de Noirs, du fait d’être une fille. Mais à cet instant, le pouce de Constantine pressé dans ma main, je compris que je pouvais aussi penser par moi-même.


Aibileen, la «sage»

«Je m’asseois à ma table pour manger et j’allume la radio de la cuisine. Le petit Stevie Wonder chante Fingertips. Ce gamin, ça le gêne pas d’être noir. Il a douze ans, il est aveugle, et on entend plus que lui à la radio. (…/…) Je coupe la radio, je rallume la lumière et je plonge dans mon sac pour prendre le cahier de prières. Mon cahier de prières, c’est rien qu’un carnet bleu que j’ai trouvé à la boutique Ben Franklin. J’écris au crayon, comme ça je peux effacer. Mes prières, je les écris depuis ma deuxième année d’école. Quand je suis arrivée en septième j’ai dit à la maîtresse que je reviendrais plus parce que je devais aider ma  maman. Miss Ross, elle a failli en pleurer.

«Tu es la plus intelligente de la classe Aibileen, elle a dit, et si tu veux le rester il n’y a qu’une façon : tu dois lire et écrire tous les jours.» Alors je me suis mise à écrire mes prières au lieu de les réciter. Mais personne ne m’a plus jamais dit que j’étais intelligente.

Je tourne les pages du cahier pour voir qui j’ai ce soir. Cette semaine, j’ai pensé deux ou trois fois à mettre Miss Skeeter dans ma liste. Je sais pas bien pourquoi. Elle est toujours gentille quand elle vient. Ça m’inquiète mais je peux pas m’empêcher de me demander ce qu’elle voulait dire dans la cuisine de Miss Leefolt quand elle m’a demandé si je voulais pas changer les choses. Sans compter sa question pour avoir des nouvelles de Constantine et la maman de Miss Skeeter, et cette histoire-là, je risque pas de la lui raconter.

Le problème, c’est que si je commence à prier pour Miss Skeeter, je sais que la conversation reprendra la prochaine fois que je vais la voir. Et la suivante et encore la suivante. Parce que c’est comme ça avec la prière. C’est comme l’électricité, ça fait marcher les choses.»

* * *

Attention, ce trio va vous tirer larmes, rires et émotions fortes... mais je vous garantis qu'elles vont vous habiter quelques jours et que vous aurez le coeur serré de devoir les quitter.

Le film, tiré du livre et produit par Walt Disney Pictures (contrairement à divers rumeurs sur le net, ni Eastwod, ni Spielberg donc), sortira en août prochain aux USA.

Enjoy!