Ce qui me fait sortir de mon silence à ce sujet, que pourtant je suis, c’est la nouvelle de ce matin selon laquelle des étudiants ont manifesté en France pour soutenir la grève des étudiants québécois. En tant qu'immigrante, j'ai un autre point de vue! [Long billet, vous êtes prévenu!]

Je ne comprends pas cette revendication de gratuité* au Québec. Je ne la comprenais déjà pas lorsque j’y étais moi-même étudiante dans les années 90. A cette époque, une grève étudiante, déjà, avait obligé le gouvernement à (re)geler les frais de scolarité. Depuis, aucune augmentation – et compte tenu du gel, les frais universitaires ont plutôt fondu. Ce qui fait qu’aujourd’hui, l’université coûte 2500$ /an, soit plus de 1000$ de moins qu’en 1968 – l’État subventionne le reste.  

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Un tableau et des chiffres qui éclairent un peu ce débat viennent de  (source Statistiques Canada).

Quand je suis arrivée au Québec pour étudier, bénéficiant des fameux accords entre la France et le Québec, j’étais emballée. J’arrivais du système français, entièrement gratuit. Je passais d’un amphi de 1200 étudiants à des classes de 30. De locaux désuets et complètements sous-équipés, vandalisés même, à des salles avec vidéos, projecteurs, climatisation et plus encore : des salles d’informatique, où TOUS les étudiants avaient accès à des Mac. Pour moi, c’était comme passer de l’Afrique à la Nasa (je n’avais pas approché un ordinateur pendant les 2 ans passés à l’université en France).

Il n’y avait pas que le matériel. J’étais tétanisée à l’idée de pouvoir m’adresser à un professeur…  A l’université en France, le prof entrait, donnait son cours et repartait aussi vite. JAMAIS en deux ans, je n’ai vu une main se lever dans l’assistance pour poser une question et OSER interrompre le professeur dans son cours. Si nous avions des questions (et nous avions beaucoup tant le contenu était obscur, débité rapidement le plus souvent), nous devions y répondre seuls ou, si on avait de la chance, on s’y mettait à plusieurs. Je ne pouvais m’attendre à RIEN de la part du corps enseignant ou des assistants – d’ailleurs où aller?  Même la bibliothèque était sous-équipée. Je ne vous parle pas d’une université de seconde zone… J’étudiais à Toulouse, à Purpan. Peu de services aux étudiants, pas de salle de sport, rien. Ah oui, il y avait les tickets Resto Universitaire qu’on échangeait avec ceux de l’école de commerce, parce que leur cantine était dix fois meilleure que la nôtre (et aussi parce que les garçons y étaient plus intéressants!), allez savoir pourquoi…

A l’université de Montréal, puis à l'UQAM, j’ai reçu tout ce que je ne pouvais même pas imaginer et sans l’avoir demandé. Superbes locaux, des bibliothèques équipées et riches, de l’aide pour la recherche, des profs accessibles, des assistants, des salles de réunion, de l’équipement informatique dernier cri, des salons pour étudiants, des installations sportives formidables, des campus propres (avec du papier dans des toilettes propres!), une grande variété d’activités sur place, du soutien, de l’aide pour trouver du logement ou des jobs, de l’aide pour trouver des bourses, et j’en passe, tout ça sur dans des environnements extrêmement bien situés et privilégiés. Ah si…. Je devais payer pour cela. Mais tous comptes faits, je me trouvais bien chanceuse et plutôt gagnante dans cette transaction!

D’ailleurs, c’est bizarre hein, mais depuis 20 ans, le nombre de Français qui viennent étudier au Québec est monté en flèche. Je me demande combien de Québécois sont partis en France par contre… pourtant, c’est gratuit! Alors oui, la gratuité, qu’ils aillent donc voir de quoi on parle… Sans compter qu’en France, on est bien hypocrite à ce sujet : gratuité pour les études sans débouchés, et énorme sélection pour celles considérées comme la voix royale, et qui bien souvent sont payantes parce que privées (grandes écoles). Et tous ces échecs aux concours, examens de sélection et autres façons de discriminer (par les limites d’âges notamment) ne représentent-ils pas un coût pour la société? Des jeunes découragés, sans avenir, et qui ne trouvent pas de formation, ne feront pas des citoyens heureux, responsables et prêts à contribuer à leur tour.

On pourrait aussi parler des différences entre provinces au Canada à ce sujet… au risque de s’y perdre! Et du sous-financement et de ses effets pervers, fuite de cerveaux, recrutement des professeurs à la baisse, etc.

Et puis, je crois que ce qui me hérisse le plus dans le débat, ce sont les ados-ultes attardés (particulièrement présents dans nos médias), nostalgiques d'un passé révolu, qui regrettent en cachette de ne pas avoir eux-mêmes mené un combat en leur temps, et qui soutiennent à mots à peine couverts et avec une certaine admiration, cette jeunesse forcément attachante, alors qu'eux-mêmes ne sont pas prêts à remettre en question leurs acquis...

 

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Caricature de La Presse de ce matin...

Mais j'ai bien peur que cette question ne soit plus devenue qu'un prétexte au mécontentement, et qu'en fin de compte, les jeunes y perdent leur énergie, leur temps et, plus grave, leurs illusions face au reste de la société. Au final, ils devront payer, peut-être pas demain ni à la prochaine rentrée universitaire, mais plus tard, un jour ou l'autre, on ne fait que repousser l'échéance.

EDIT du 24 mai:

Pour compléter le sujet, allez consulter les solutions proposées par des lecteurs, intéressant! Je retiens celle de la création d'un réseau public. Dans les faits, l'Université du Québec joue déjà un peu ce rôle, avec une présence dans toutes les villes de la province et leur fameuse télé-université. 

Et puis, à lire: le mirage francais!

* * *

*En fait, je ne suis pas contre la gratuité de l’éducation en théorie. C’est même un principe auquel j’adhérerais volontiers tant il me semble que la pensée de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », s’applique particulièrement bien à l’éducation. Mais cela coûte cher de le faire dans de bonnes conditions. D’autres pays le font? Oui, dans les pays scandinaves notamment. En Norvège, les étudiants doivent redonner du temps à la société. Au Danemark, ils reçoivent une bourse pour payer leurs années universitaires mais il n’y a pas de frais de scolarité. Ces modèles sont intéressants mais ne sont pas développés en quelques mois ni non plus en isolation du reste du fonctionnement de la société. Ils sont aussi basés sur des valeurs, inculquées dès le berceau, et qui sont bien différentes et éloignées du mode de vie nord-américain, n’en déplaise à certains. Et comme toujours, il ne suffit pas de copier un modèle…  Il faut qu'il émerge, qu'il fasse sens, qu'il ait des racines. Et là, j'ai mes doutes.